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Albiana : Vous publiez Les pères fondateurs de la nation corse (1729 – 1733), une véritable chronique exhaustive au jour le jour. Tout n’avait pas encore été dit sur cette période riche en événements pour la Corse ?

Evelyne Luciani, Dominique Taddei : Autant les périodes paoline et pré-paoline ont été explorées par les historiens corses, autant la période que nous étudions ici a été laissée en friches. Ainsi, la découverte des textes laissés pour compte dans les bibliothèques et les archives nous a permis d’élaborer la chronique dont vous parlez et d’en tirer une thèse sur le déroulement de la révolution corse qui s’écarte de celle de l’historiographie classique. Quant à dire que la recherche que nous avons faite concernant les textes est exhaustive, loin s’en faut. A travers eux, nous présentons essentiellement le point de vue génois qui nous permet, comme d’un négatif photographique, de faire surgir le positif, à savoir l’aspect corse des choses. En effet, les documents corses sont rares, d’une part, parce que les insurgés corses agissaient dans l’ombre, dans la crainte de se faire prendre par les génois qui ne tergiversaient pas quant à leur destin, lorsqu’ils se saisissaient de l’un d’entre eux. Ils laissaient donc peu de traces derrière eux. D’autre part, les bibliothèques des particuliers, si elles recèlent encore quelques-uns de ces passionnants grimoires, n’ont pas encore livrés tous leurs secrets. Néanmoins, nous produisons des textes d’origine corse absolument essentiels : leur contenu en lui-même est de premier ordre pour la compréhension des faits et des mentalités des acteurs de cette première insurrection. Leur style atteste du haut niveau culturel de ces hommes qui se sont jetés dans la première bataille révolutionnaire contre la tyrannie d’un Prince, au XVIIIème siècle.

 

Albiana : Le livre débute par un état des lieux de la Corse au début du 18ème siècle. Quelles en sont les grandes lignes ?

Evelyne Luciani, Dominique Taddei : La Corse, à cette époque, est liée à la Sérénissime République de Gênes, depuis le XIVème siècle, par des contrats ou conventions enregistrés sous forme de statuts. Ce lien contractuel avec Gênes est à la fois d’ordre commercial et politique : le politique, c’est-à-dire la stabilité de l’île et donc l’organisation politique du pays, garantit la sécurité des échanges commerciaux. A l’origine de ce lien, l’histoire retient que des notables bonifaciens étaient allés demander l’aide de la Sérénissime pour se protéger des féodaux locaux qui semaient la terreur et la misère parmi les populations, en raison de leurs guerres intestines. Ainsi Gênes prit pied sur l’île dans ce qu’on nommera son premier préside, Bonifacio. D’autres postes avancés du pouvoir génois, des présides, suivront : Calvi, Saint Florent, Bastia, Ajaccio. Gênes a très tôt envoyé des gouverneurs génois installer son pouvoir dans l’île. Nommés pour deux ans, ils résidaient à Bastia et à Ajaccio. Ils avaient la délégation du pouvoir absolu de la Sérénissime sur la Corse.

 

Albiana : Ce qui frappe tout au long de Les pères fondateurs de la nation corse (1729 – 1733), c’est l’importance majeure du contexte international sur les événements en Corse. On pense être en face d’un conflit d’un peuple contre son oppresseur, mais pas seulement, pas aussi simplement. Vous dites d’ailleurs que Pour les sceptiques, on rappellera que chacune des quatre insurrections corses se termine par une intervention militaire extérieure, une autrichienne et trois françaises. Quels sont les éléments déclencheurs des premières insoumissions ? La question des armes et celle des taxes ?

Evelyne Luciani, Dominique Taddei Il est clair que la question des armes et la question des taxes sont intimement liées et constituent l’élément déclencheur majeur des premières insoumissions.

En raison des nombreuses vendettas, les Nobles XII, en 1715, avaient accepté une loi que souhaitait leur imposer la Sérénissime. Elle consistait à retirer les armes des foyers corses qui en étaient largement pourvus, définitivement et légalement. Mais comme il résultait pour le Prince, de ce retrait, un manque à gagner consécutif à la non-perception du permis de port d’armes, la République imposa un impôt compensatoire, appelé des deux seini ou treize sous quatre deniers. C’était un impôt particulièrement injuste qui consistait à faire payer les populations pour quelque chose qu’elles n’avaient plus, sans pour autant que la mesure ait eu une grande influence sur la diminution des meurtres.

Très vite, les corses redemandèrent le port d’armes, ne fut-ce que pour se protéger de certaines communautés particulièrement belliqueuses, mais rien n’y fit jusqu’à ce qu’en 1728, les Nobles XII, après en avoir d’abord parlé au gouverneur Pinelli et avoir essuyé son refus, en  réfèrent directement à Gênes.

On note  qu’à partir de ce moment, les percepteurs génois se heurtent au refus de certaines communautés, particulièrement celles du Bozio, à payer la taxe des deux seini. Or, si le percepteur ne percevait pas la totalité des tailles, il était obligé de mettre la différence de sa poche. Il est clair que le percepteur ne pouvait accepter cette situation qui engendra la violence, puisque les percepteurs durent se faire accompagner d’un bras de justice c’est-à-dire une petite troupe, pour exiger les impôts dans chaque village. Il s’ensuivit des séquestrations, des pillages d’armes, etc… bref, le signal de la révolte armée était donné.

 

Albiana : Apparaît tôt dans votre étude Luigi Giafferi. Est-ce la figure tutélaire ?

Evelyne Luciani, Dominique Taddei : Incontestablement, Luigi Giafferi a joué un rôle fondamental dans cette première révolution.  C’était un notable respecté dans sa piève et par ses pairs car élu plusieurs fois Noble XII. Il avait, par sa famille : un frère colonel dans l’armée vénitienne, des liens en Terraferma qui lui assurèrent des soutiens logistiques et des relais diplomatiques. Il était intelligent, courageux, rusé et fort. Il n’a pas craint de mettre son prestige et ses biens au service d’une lutte ô combien hasardeuse, en ce début de XVIIIème siècle : renverser le pouvoir absolu d’un Prince n’était pas une mince affaire, à ce moment là ! C’était un péché mortel.

Il est de toute evidence la figure laïque la plus marquante de ce premier épisode.

 

Albiana : Il y a aussi le rôle du clergé et cette fameuse assemblée des théologiens d’Orezza de mars 1731.

Evelyne Luciani, Dominique Taddei : Dans un monde chrétien où les rois exerçaient un pouvoir de droit divin, changer la nature de ce pouvoir pour le transférer dans le peuple  demandait réflexion, ce que firent des théologiens corses comme Salvini et Natali à Rome. Ils utilisèrent saint Thomas et ses exégètes les jésuites espagnols pour démontrer que le droit était du côté des peuples tyrannisés et que, par conséquent, ces peuples avaient le droit de disposer d’eux-mêmes.

C’est cette réflexion qui sous-tend les réponses des théologiens rassemblés à Orezza.

Cette assemblée a été voulue par les généraux de la nation, Giafferi et Ceccaldi, qui ont demandé au chanoine Orticoni de l’organiser afin de  montrer au monde la justesse de l’insurrection corse.

Le clergé affirme et fonde la légitimité de la révolution lors de cette assemblée.

 

Albiana : Qu’est-ce que la réunion des Nobles XII ?

Evelyne Luciani, Dominique Taddei : Les Nobles XII et VI étaient les représentants des corses auprès de Gênes. Ils étaient au nombre de douze pour le Deçà des monts et de six pour le Delà. Etant donné les difficultés de communication entre le nord et le sud de l’île, lorsque le gouverneur décidait de réunir à Bastia les deux « chambres », il était plus facile aux Nobles de la Terra di u cumune de venir à lui qu’aux Nobles de la Terre des seigneurs. Aussi, les Nobles XII étaient-ils plus actifs que ceux du sud.

Ces Nobles avaient un pouvoir consultatif et servaient de relais au gouverneur dans les pièves. Ils étaient élus pour deux ans et, chaque mois, un Noble venait à Bastia auprès du gouverneur pour représenter les corses. Néanmoins, le gouverneur les réunissait rarement tous ensemble.

Au moment où débute l’insurrection, c’est au tour de Luigi Giafferi à être Noble XII, c’est lui qui va être l’interlocuteur de Felice Pinelli, le gouverneur génois qui va rapidement soupçonner son implication dans le mouvement.

 

Albiana : Et le Ristretto ?

Evelyne Luciani, Dominique Taddei : Le Ristretto est le texte incontournable de cette première insurrection.

A l’occasion de la consulte de Vescovato du 8 avril 1731, les chefs font adopter un Ristretto, littéralement « un résumé », composé d’un long préambule  et d’une reprise, en 29 articles ou capitoli, des revendications des patriotes. De fait, ce texte fournit l’explicitation fondamentale de la politique avancée par la nation corse et ses chefs, durant cette première insurrection. En raison de son importance, quantitative et qualitative, il est exclu qu’il ait été rédigé, discuté et débattu durant la consulte et encore moins improvisé. En réalité, la correspondance du chanoine Orticoni tend à démontrer qu’il en est, dès son retour d’Orezza à Campoloro, le 12 mars précédent, le rédacteur en chef qui intègre au texte des amendements demandés par les généraux, lors d’échanges de correspondances dont nous n’avons que des preuves indirectes.

 

Albiana : Vous citez de nombreux documents parmi lesquels des revendications de communautés. Comment et par qui étaient-elles rédigées ?

Evelyne Luciani, Dominique Taddei : Nous savons que le gouverneur a envoyé, dès le début de 1730, le chanoine Orticoni et des Nobles XII dans leurs pièves pour recevoir les doléances, autrement dit les revendications des populations. La rédaction en fut vraisemblablement faite par eux ou par des gens des villages qui savaient écrire. Comme toujours, les personnes impliquées directement dans les troubles devaient se cacher. A  plus forte raison, ne devaient-elles pas apposer leur signature à des documents que le gouverneur génois pouvait juger suspect.

 

Albiana : Et les célèbres Raisons alléguées par les peuples de Corse pour leur soulèvement qui est un manifeste dont on ignore toujours le ou les rédacteurs ?

Evelyne Luciani, Dominique Taddei : Ce texte soulève la polémique dès sa diffusion avant le 12 juin 1730. Cest un manifeste, resté anonyme, dénonçant la politique génoise dans l’île comme systématiquement et délibérément mauvaise. Les Génois se procurent rapidement ce texte dont le but est de faire connaître aux cours européennes les raisons du soulèvement corse selon les Corses eux-mêmes, après que Gênes ait demandé à ces mêmes cours de ne pas aider les « rebelles ».  L’objectif des rédacteurs est rapidement atteint car la gazette de Berne le publiera, dès le mois suivant. Ce texte est capital pour  l’interprétation des premiers mois de l’insurrection. En effet, par sa qualité d’argumentation et son degré d’information, on ne peut douter que ce texte, parfois attribué à Luigi Giafferi, émane effectivement de ce personnage et d’autres, impliqués dans les tractations bastiaises avec Veneroso à propos des Requêtes et particulièrement attentives à l’évolution de l’opinion dans les grandes capitales européennes.

 

Albiana : Quels sont les hauts faits d’armes de cette période d’insurrection ?

Evelyne Luciani, Dominique Taddei : On ne peut pas dire que cette période soit marquée par des hauts faits d’armes car la guerre qui se déroule en Corse est une guérilla. Il y a eu cependant des épisodes intéressants.

 




Dernière mise à jour: 12/03/2010