Extrait :
"Au coin de la ruelle, les deux familles de saltimbanques bavardent. Il en profite pour s’approcher à la faveur de l’obscurité qui s’épaissit. Il tend l’oreille. Hindous et Bohémiens jargonnent, avec force gestes, dans un mauvais turc où se mêlent des mots qu’il ne comprend pas. À l’écart, le jeune acrobate caresse l’ours triste qui hoche le cou d’une façon mécanique. La petite Gitane l’a rejoint ; ils se parlent et rient doucement. Il avance encore, il se rencogne dans l’épaisseur noire d’un porche bas. Il pourrait les toucher presque. Les deux enfants s’échangent des menues friandises reçues du public cet après-midi. Soudain, un appel, les pères donnent le signal du départ. La demoiselle s’éclipse sur un dernier sourire.
Le garçonnet est seul. Le visage penché sur sa main, il compte son trésor de piécettes et d’amandes salées. C’est le moment ! Vite ! Mais comment ? Il n’a guère le temps de l’étrangler comme l’étudiant de la médressé, voici deux semaines. Quelle injure du sort ! Mais qu’est cette masse plus noire sous ce porche sombre ? Il tend le bras, c’est un tas de bois. Sa main se referme sur un gourdin noueux.
L’instant est venu de sortir de l’ombre. Ah ! tuer est ce qu’il aime le moins, il répugne à cette besogne, mais tant pis ! Il faut en passer par là. En entendant du bruit, le petit garçon a levé la tête. Trop tard. En une volée sauvage, le gourdin s’abat ! Au bout de son bras il perçoit le craquement des os. Une plainte chétive, comme un miaulement, puis le bruit mat du corps qui choit. Le plus important maintenant. Sa lame, son scalpel, voilà, elle jette un éclat terne dans la nuit.
Il se penche. La pointe plus effilée qu’un rasoir pénètre vite les chairs. La plaie sera minuscule. Il est content de lui. Il faut couper maintenant. Les tendons résistent un peu. C’est là, oui, il le sait, le tranchant s’enfonce, une légère rotation du poignet… ça y est ! Comme il est heureux soudain !
Heureux, calme, plus de haine, plus de trouble, un vide apaisant. Il ne le hait plus, ce jeune Hindou, il l’aime maintenant,parce qu’il est devenu un ami, il n’est plus seul, il voudrait pouvoir le lui murmurer à l’oreille, rire avec lui,
Matteo Malafuoco le vicaire génois revient dans une aventure qui le transporte de Corse jusqu'au quartier de Galata dans l'Istanbul de Soliman le Magnifique. Un tueur y sévit, mais c'est pour tenter de résoudre le mystère de la mort de son ami Filippi qu'il s'est caché sous les traits d'un marchand de tissus. De fil en aiguille, il aura fort à faire pour que la lumière soit faite sur les deux énigmes car se profile bientôt l'ombre de l'Etat ottoman, ses intrigues de palais et ses relations tumultueuses avec les Etats européens.