EXTRAITEXTRAIT
Notre rue, nous le savons, passe sans transition du vide sidéral et glacé de novembre de dix mois, à la folie frénétique de l'invasion saisonnière, avec des Italiens crasseux et hystèriques dans tous les coins, des Bretons bourrés et mal élevés qui vomissent leur accent à la con dans toutes les tavernes, et des femmes pinzuti à cueillir et à baiser à droite et à gauche. L'ombre passe sans regarder, mais pourtant elle voit tout. C'est une ombre qui est toujours là, qui connaît toutes les saisons schizophrènes de son monde, qui en sait la substance, et qui en devient une sorte de récepteur. Il est dehors, d'un bout de la nuit à l'autre, et les obscurs secrets de ce monde-là, lui les entend tous. Il n'y a pas un vol de voiture qu'il n'ignore, pas une histoire de cul qui ne lui échappe. Toutes les roustes infligées et reçues, il en a entendu parler. Les commerçants rackettés, les assassinats de l'aube, les menaces du crépuscule, les jeunes filles sacrifiées sur les autels de la nymphomanie, les cuites terrifiantes et les rails de coke, les expéditions insensées contre les travailleurs immigrés, les accidents de voiture mortels à la croisée de l'ivrognerie et de l'enfer, le sang et les rires déments, le rire et le sang... son monde est là. Il traverse cette nuit là. Il entend les hurlements du désespoir des hommes, ces hurlements transformés en comédie absurde, en rire trouble. Ce sont des coups, des insultes, des malédictions, des menaces, des colères, des disputes, des ricanements stupides, des chansons à boire, des cris de souffrance, des appels. Le noir de sa tenue, je n'ai jamais su s'il signifiait le deuil ou non, je crois qu'il portait le deuil du monde entier. Cet homme était la mort personnifiée (...) |