Journée de la Bibliodiversité

Lorsque l’on est éditeur en Corse, on a de la chance. On est si proche du public que, finalement, il n’est pas difficile d’avoir « du flair », de « découvrir » tel ou tel auteur, de faire éclore tel ou tel sujet qui pourra enthousiasmer le lecteur. Le lecteur, l’auteur et l’éditeur baignent pour ainsi dire dans la même eau. Et il en faut peu qu’ils nagent en harmonie. L’édition est à ce moment-là un media efficace, exactement à sa place.

Il faut, bien sûr, choisir ce que l’on va éditer et c’est ce choix qui forge l’identité de l’éditeur et, par retour d’expérience du lecteur, les qualités qui lui seront ou non prêtées.

L’histoire de l’édition proprement corse est à la fois longue – nombre d’ouvrages furent édités dès le XIXe siècle par des imprimeurs installés dans l’île – et récente, car c’est avec le riacquistu dans les années soixante-dix que l’on a pu voir des éditeurs s’installer et participer de façon très impliquée à l’émergence du « livre corse ». Une petite dizaine d’entre eux ont permis à la culture de s’épanouir grâce au livre, dans un pays où la culture orale dominait de fait la culture écrite. Ils accompagnèrent la langue corse dans ses élans créateurs, ses structurations et sa transmission. Manuels, dictionnaires, mais aussi recueils de poèmes ou de nouvelles, romans enfin, toute la gamme ou presque des genres a été explorée et offerte au public qui en fut friand.

Cette histoire est finalement assez bien connue et il n’y aurait rien à ajouter si nous n’avions découvert que ce 21 septembre est dédié à la « bibliodiversité ».

L’on peut s’interroger à loisir sur un concept qui semble tout droit sorti de cerveaux de bobos écolos (la « biodiversité » n’est pas loin) amoureux de la lecture en général, probablement versés dans la lecture des littératures étrangères plutôt que dans celle de nos bons vieux « classiques », plutôt pourfendeurs d’académiciens et de goncourisés, et amateurs de poètes inconnus, de livres biscornus, de trouvailles exotiques.

Le sujet est pourtant bien plus grave et intéressant qu’il pourrait y paraître.

La « bibliodiversité » est portée à l’origine, dans les années 90, par des mouvements féministes, des mouvements d’émancipation, et aujourd’hui par des éditeurs indépendants, du monde entier, soucieux de maintenir des lieux d’expression « authentiques », non rabotés par le lissage des mastodontes de l’édition mondiale. Le marketing, la loi du grand nombre, la facilité de consommation, autant de « contraintes » qui finissent par normaliser le commun et même le « décalé ». Chaque société produisant ses propres modèles et ses contre-modèles, celle de « consommation » fait son profit sur ce qu’il faut lire mais aussi sur ce qui se trouve dans la marge qu’elle a elle-même suscitée.

La question de la bibliodiversité ne se pose pas en termes de culture et de contre-culture. Elle se pose en termes de multiplicité, de choix proposé au lecteur, de valeur peut-être mais surtout de dignité égale des talents et des productions humaines. Elle souligne l’importance de l’apport des imaginaires et des problématiques qui sont habituellement classés « à la marge ».

Le fait même de s’acharner à publier des ouvrages dans notre île, contre vents et marées, pour que les connaissances se développent ainsi que les champs de l’imaginaire en préservant la dualité linguistique, et en prenant en compte la richesse et la potentialité de chacune de nos langues littéraires (l’histoire de la littérature corse s’écrit en au moins quatre langues… c’est assez rare pour être souligné – latin, italien, français et corse), ce fait, donc, est un des mécanismes intuitifs de ce qui est nommé aujourd’hui « bibliodiversité ».

Cette participation à la bibliodiversité, sans qu’elle soit volontaire donc, s’est bien sûr appuyée sur la multiplication de thèmes originaux et sur la richesse des imaginaires des auteurs qui se sont affranchis des règles, des attentes, des contraintes pour proposer une variété de « sujets », toujours ou presque, particuliers. Il suffit d’aller observer dans une librairie de l’île le rayon « corse » pour en comprendre l’étendue.

Le combat fratricide lorsqu’on parle de culture entre la tradition et la modernité ayant, lui aussi, fait long feu, tous les domaines ou presque ont été investis et sont riches d’œuvres originales.

Bien sûr, la tentation de « faire comme ailleurs », le désir de reproduire les modèles littéraires extérieurs, de traiter des sujets pourtant éculés sous d’autres cieux est prégnante et crée des ersatz de littérature qui sont autant de fausses pistes et de ratés. Mais force est de constater que le livre corse peut prétendre aujourd’hui à quelques beaux succès… qu’il doit essentiellement à sa diversité. Et à son authenticité.

Cela forme indéniablement un socle, un squelette, une masse qui nous permet de nous dire aujourd’hui que nous participons depuis longtemps et à notre échelle à un projet humaniste essentiel : la sauvegarde de la bibliodiversité…

À célébrer cette année… le 21 septembre (et faire durer toute l’année !).

 

 

À lire : Bibliodiversité. Manifeste pour une édition indépendante, Susan Hawthorne, éd. Charles Léopold Mayer, éditions d’en bas, 2016.

À consulter : le site de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, www.alliance-editeurs.org

 

 

Bibliodiversité. Manifeste pour une édition indépendante

Susan Hawthorne